Refuser l'imprescriptibilité, c'est abuser une deuxième fois des
victimes
La
prescription, c’est le délai au-delà duquel il n’est plus
possible de porter l’action en justice
Pour les crimes sexuels les plus graves au sens de la loi, tels
que viols, ce délai est actuellement de 10 ans après la majorité
de la victime.
Depuis octobre 2004, la prescription est passée à 20 ans après
la majorité de la victime. Autrement dit une victime de viol
dans son enfance peut déposer plainte jusqu’à ce qu'elle
atteigne l'âge de 38 ans.
Malheureusement cette loi de 2004 n'est pas rétroactive, la plus
part d'entre nous ne pourrons jamais déposer plainte après l'âge de 28
ans.
• Parce qu’un crime contre l’humanité qui se construit dans
le corps et le psychisme fragile d’un enfant est un crime contre
l’humanité tout entière.
• Parce que la révélation de l’abus se fait dans l’immense
majorité des cas très tardivement, seul un infime pourcentage
des crimes sexuels commis sur des enfants est jugé (moins de 1%)
en raison de la prescription qui équivaut à une quasi impunité
des criminels.
• Parce que la reconstruction de la victime, quel que soit le
temps écoulé, passe par la reconnaissance de ce qu’elle a subi
et la désignation du criminel qui doit être puni.
• Parce que l’imprescriptibilité, dans la menace qu’elle
constitue pour les abuseurs, protégera des enfants.
Arguments :
L’abus sexuel commis sur un enfant va bien au-delà d’un
traumatisme physique immédiat. C’est tout son psychisme en
pleine édification qui est dévasté. L’abus sexuel exerce des
ravages souterrains à long terme, dont les répercussions sont
innombrables sur la santé, l’affectivité et le devenir de la
victime. L’abus sexuel s’accompagne d’un abus de pouvoir, d’un
abus de confiance, et emprisonne la petite victime dans une
violence psychique inouïe.
Honte, culpabilité, doute, sentiment de souillure, angoisse,
perte de l’estime de soi, prennent toute la place. L'enfant ne
se sent plus en sécurité et il redoute que cela recommence. Les
fondements de sa confiance en l’adulte et en le monde sont
détruits.
Souvent, pour survivre dans cette situation, l'enfant se
coupe de ses sensations et se dissocie. L’amnésie
post-traumatique lui permet de survivre, l’abus est enfoui,
refoulé durant des années, des décennies, mais jamais effacé. En
profondeur les ravages ne s’arrêteront pas aux seules atteintes
subies par son corps. Des états dépressifs s'installent ;
beaucoup, même, envisagent le suicide. L’anxiété, l’inadaptation
vécues au quotidien, l’impossibilité de se détendre, de vivre
pleinement ses émotions, que ce soit de la joie ou de la peine,
des difficultés relationnelles majeures, et fréquemment, plus
tard, l’incapacité de connaître une relation amoureuse épanouie
et de construire une vie de couple.
Divers problèmes de santé surviennent, qui peuvent persister
tout au long de la vie d’adulte : dépression, insomnie,
cauchemars, phobies, incontinence, dépendances (alcool,
drogues…), troubles des conduites alimentaires (anorexie ou
boulimie), mutilations, conduites auto-destructrices…Et puis il
y a celles et ceux qui semblent fonctionner normalement mais
sont prisonniers de leur secret, dans une cruelle solitude, se
protégeant tant bien que mal derrière une image qui ne
correspond pas à leur réalité : une enfance brisée.
La plupart des abus ne se révéleront que bien plus tard, le plus
souvent après des années voire des décennies, lorsque la victime
devenue adulte aura, enfin, un interlocuteur de confiance et les
moyens d’exprimer l’indicible.
Pourquoi ? Parce que l’amnésie ou le déni est la seule réponse
de survie à l’horreur de l’abus sexuel, et que ce refoulement
dans l’inconscient se prolonge chez un grand nombre de victimes
jusqu’à un âge avancé, conduisant au-delà du délai de
prescription… Parce que le milieu bien souvent protège
l’agresseur. Parce que la légende est encore bien ancrée, qu’il
faut oublier et que la plainte n’est que vengeance, alors que
nul ne s’offusque de voir déposer une plainte, même tardive,
pour un crime financier, par exemple-. Parce que la parole de
l’enfant, quand elle est possible, est fréquemment mise en
doute. Mais aussi parce que l’ampleur des crimes sexuels sur des
enfants est telle que la société dans l’ensemble se voile la
face.
Entendre la victime et la reconnaître comme telle, désigner le
criminel et le reconnaître comme tel, c’est le premier pas dans
le processus de reconstruction de l’enfant victime d’abus
sexuel. Il n'y a pas de guérison possible sans que la vérité
soit dite. Quel que soit le moment où survient la dénonciation
de l’abus, la vérité sera toujours synonyme de délivrance.
Savoir qu’il y a une Justice, sans prescription, est donc
capital.
Les chiffres de l’ODAS (Observatoire Décentralisé d’Action
Sociale) indiquent que le nombre de signalements pour abus
sexuels sur les enfants tourne autour de 5500 par an en moyenne,
sur les cinq dernières années. Le total de tous les signalements
effectués depuis que l’Etat a installé cette procédure ne
dépasse donc pas 1% du nombre réel d’enfants victimes d’abus
sexuels en France (abus perpétrés le plus souvent au sein de la
famille ou par des personnes connues de l’enfant, il faut le
souligner).
Au nom de l'enfance violée,
Victimes et proches de victimes de l’inceste et de la
pédophilie.
Daniel Boirat