Le déni

 

 

Le déni est la non considération d'une partie de la réalité

Que vous le sachiez ou non, quelqu'un de votre entourage a un jour été victime d'abus sexuel.
Et si vous êtes psy, vous vous apercevrez rapidement que les difficultés d'un certain nombre de
personnes trouvent là leur origine.
Pour ces hommes et ces femmes meurtris, il y aura toujours un « avant »et un « après » l'abus.

Notre société préfère souvent méconnaître ce problème, en atténuer la gravité, voire le nier
totalement. Ou alors, plein de bonne volonté mais aussi d'incompétence, on propose aux victimes
des « solutions» qui ne font qu'aggraver le traumatisme subi.
 

L'acte de déni refuse de prendre en charge certaines perceptions : un fragment, éventuellement important, de la réalité, se voit totalement ignoré ; la personne qui dénie se comporte comme si cette réalité n'existait simplement pas, alors qu'elle la perçoit.

Décrire une telle occultation suppose un consensus quant au réel, consensus moins évident qu'il n'y paraît (à ne penser ne serait-ce qu'au solipsisme).
C'est que le déni est utilisé comme signe sémiologique, donc permettant le diagnostic ; il parait souvent évident, d'autant plus qu'il peut concerner ce que la personne devrait justement bien connaître


La névrose, en théorie, n'a pas recours au déni mais à la seule dénégation, mécanisme de défense moins violent, et bien qu'il y ait négation de réalité dans la névrose (par exemple, dans le début de l'analyse de l'Homme aux rats, Freud comprit son père comme vivant alors qu'il était mort - l'Homme aux rats se comporte comme si ce père vivait toujours).

L'inceste constitue une violation tellement traumatisante que souvent les victimes oublient que cela leur est arrivé. Mais les cicatrices émotionnelles sont bien présentes, même si elles paraissent déroutantes à cause de leur manque de signification apparente.

Il peut y avoir déni dans d'autres pathologies - le fétichiste par exemple dénie la castration.
Les pathologies dites borderline peuvent présenter certains dénis. Un mort dans la famille pourra par exemple être complètement rayé du discours. Le déni est aussi la première étape du deuil psychologique.

Le déni ou dissociation ; aucune conscience de ce qui s'est passé; répression de la mémoire; faire semblant; minimiser ("ce n'était pas si grave"); avoir des rêves ou des souvenirs ("c'est peut-être mon imagination") (flash-back); très fortes réactions négatives "inappropriées" à l'égard d'une personne, d'un lieu ou d'un événement; flashs (lumière, lieu, sensation physique) sans avoir aucune idée de leur signification; se souvenir de l'environnement mais pas des faits. La mémoire peut revenir par le dernier événement traumatisant ou bien l'agresseur. Les détails de l'abus peuvent ne jamais revenir à la mémoire; quoiqu'il en soit la guérison peut intervenir même si on ne se souvient pas de tout. Votre inconscient libère les souvenirs au moment où vous êtes capable de les affronter

Ces troubles psycho traumatiques sont très fréquents lors de violences sexuelles, avec 80 % de risque de les développer en cas de viol (alors que lors de traumatismes en général il n'y a que 24 % de risques).
Ce sont des conséquences normales des violences. Ils sont pathognomoniques, c'est à dire qu'ils sont spécifiques et qu'ils sont une preuve médicale du traumatisme.


 

Signification et différenciation du déni par rapport à la dénégation

Le terme est avancé par S. Freud en 1923 pour caractériser un mécanisme de défense par lequel un sujet nie la réalité d’un fait qu’il perçoit et qu’il ne peut cependant admettre. Plus qu’une négation, le mot « dé-ni » exprime bien un refus catégorique de reconnaître ce que les sens montrent : Le mécanisme prouve là son efficacité en tant que défense du moi, dans le sens où il empêche un conflit entre une perception réelle fortement désagréable pour le moi et la perception voulue en accord avec la réalité pré-construite de l’individu, non par une comparaison de ces deux réalités, l’une extérieure, l’autre de pensée, mais par une suspension de jugement et donc de décision vis à vis de ces contradictions.

Les deux affirmations coexistent au sein du moi sans s’influencer, rappelant un peu les croyances incohérentes avec le monde extérieur que l’on peut remarquer chez de nombreuses personnes et que l’on peut reconnaître dans les phrases semblables à : « Je sais que c’est presque impossible, mais j’y crois »(la croyance indubitable se traduit d’ailleurs par l’ajout dans la phrase du mot « presque », alors que la réalité de la situation est justement impossible).C’est sur ce principe que l’on peut différencier déni(verleugnung) et dénégation(verneinung).

Le psychanalyste français Guy Rosoloto proposera en 1967 de traduire Verleugnung par « désaveu », pour bien marquer la double-opération de reconnaissance et de refus et distinguer ainsi le déni(désaveu) de la dénégation, qui se situe dans le champ symbolique en participant au refoulement et à sa levée partielle. Le refoulement effectue un travail similaire, mais en intégrant la réalité non-tolérée à l’inconscient, l’écartant ainsi du champ de conscience. Avec le déni, le sujet conserve le savoir de la réalité tout en lui substituant une perception imaginaire, et possède alors deux visions incompatibles mais dénuées de tout lien, ce qui permet au moi(intervient alors la notion de clivage du moi) de « vivre sur deux registres différents, avec d’un côté la réalité perçue, et de l’autre côté, la réalité reconnue, contraire à la perception.
 

Origine du déni

C’est bien avant 1923 que Freud entrevoit la notion de déni : Elle apparaît implicitement dès 1905, en référence au complexe de castration. C’est d’ailleurs dans ce point de vue plus spécifique qu’est considéré le déni : c’est la manifestation d’un rejet radical portant sur la réalité de la castration. Le jeune enfant, qui vit suivant le principe de plaisir, réagit en face de l’absence de pénis chez la fille en niant ce manque pour conserver la croyance en l’existence d’un phallus maternel.

D’après Mannoni, l’enfant ne doute pas de l’absence de phallus chez la femme, mais invente des subterfuges imaginaires pour recréer le membre chez celles qui en sont dépourvues, et arrive lentement à la conclusion qu’il y en a eu un qui par la suite a été enlevé. L’enfant est alors en devoir de s’affronter à la relation de castration avec sa propre personne. Le déni joue ici au moment de la perception du manque de pénis chez les femmes : l’une des théories sexuelles infantiles dont parle Freud dans l’ouvrage du même nom consiste à attribuer un pénis à tout le monde. Ce préjugé est selon lui habituel à la phase phallique, et disparaît lorsque le principe de réalité surpasse celui de plaisir. Le déni peut cependant se retrouver plus tard dans certaines pathologies.
 

Conséquences possibles du déni

Chez l’enfant, le déni de l’absence de phallus est une chose ni rare, ni dangereuse. Il peut cependant constituer le départ chez l’adulte d’une psychose : le psychotique refuse les exigences de la réalité extérieure et se construit un univers hallucinatoire dans lequel il obtient la quiétude d’esprit qu’il convoite. Le mot Verwerwfung, traduit par Lacan « forclusion » est alors employé, ayant alors un sens un peu plus fort que le déni.

Pour Freud, le déni ne conduit pas nécessairement à la psychose, mais en tous les cas, spécifie le fonctionnement psychique du pervers qui, confronté à la menace de castration par la reconnaissance de l’absence de pénis chez la femme (dont il sait pourtant qu’elle n’est pas le résultat d’une castration) oppose un déni à sa perception sensorielle. Il conserve un fétiche représentatif du phallus qu’il associe aux femmes parce qu’elles n’en ont pas.

Dans un tout autre domaine, on retrouve le déni, présent notamment dans les cas de patient atteints de maladies somatiques graves. Le déni de cette réalité constitue un mécanisme opérant face aux facteurs d’agression de leur maladie, ou de leur mort possible, qui leur permet de « vivre normalement » en diminuant l’angoisse dont ils peuvent souffrir. On retrouve en outre ce déni dans les conduites de refus de deuil, ou de déni du danger des adolescents qui s’exposent à des risques importants.

Il est bien important, encore une fois, de rappeler les spécificités du déni : d’une part la relation avec la réalité extérieure (on parle de refoulement pour un danger intérieur au moi, mais s’il y a déni, c’ est qu’il y a un danger extérieur), et d’autre part, alors que la dénégation s’apparente à un « déni de parole », le déni se traduit dans les actes ; comme on l’a dit précédemment, le déni du danger entraîne des comportements à risque.

 

POURQUOI UNE VICTIME A-T-ELLE TANT DE MAL A PARLER
DE CE QU'ELLE A SUBI ?

1. Elle met parfois beaucoup de temps pour réaliser qu'elle a été abusée

Le temps ne compte pas pour l'inconscient, il s'est comme arrêté pour la victime : c'est souvent l'apparition de symptômes comme la dépression ou des troubles sexuels qui l'incitera à laisser enfin sa souffrance refaire surface et à accepter d'en parler. C'est le premier pas vers la guérison.

Mais parler de ce traumatisme, prendre conscience de cette vérité : « J'ai été abusée», peut être un choc terrible.
Le conseiller aura besoin de tact et d'une grande compassion pour laisser la personne découvrir elle-même et à son rythme, l'ampleur du drame qu'elle a vécu. Il comprendra l'extrême répugnance qu'elle éprouve à admettre que son corps et son âme ont été ravagés. Elle aimerait tant oublier, ne jamais avoir vécu cela, qu'elle se réfugiera de temps en temps dans le déni : « Cela n'a pas pu m'arriver.»

La personne sera encouragée à continuer à parler si vous croyez ce qu'elle dit (elle a absolument besoin de sentir qu'on la croit) et si vous évitez certaines phrases destructrices comme :

-     -  Il a juste fait une erreur, comme nous en faisons tous.

-     -  Ce n'est arrivé qu'une fois, après tout.

-     -  Il est temps que vous tourniez la page.

-     - Ça s'est passé il y a si longtemps
 

2. Elle se sent coupable 

Dans son for intérieur, sans même le dire ouvertement, la personne pense :

- Est-ce que ce n'était pas un peu de ma faute ?

-  Est-ce que je n'aurais pas pu l'éviter ?

-  Est-ce que, placé dans ma situation, quelqu'un d'autre aurait réussi à résister, à se débattre,
    à s'enfuir?

 Le psy peut aller au devant des questions qu'elle n'ose pas exprimer en lui demandant :

 -  Qui détenait le pouvoir (parental, spirituel, moral, organisationnel, physique, psychologique) ?

 -  Qui était l'adulte ? Le repère social ? Le référent ?

 -  Qui était l'instigateur, l'organisateur de cet abus ?

 -  Qui pouvait y mettre fin ?

Il peut lui faire comprendre que sa culpabilité est liée au décalage entre son vécu passé (et les raisons pour lesquelles elle n'a pu empêcher d'être abusée : son jeune âge, son ignorance, sa totale confiance) et son vécu actuel, où elle est plus âgée, moins ignorante, moins naïve et où elle sait se protéger.

Elle se croit coupable parce qu'elle regarde les événements passés avec les yeux de l'adulte avertie qu'elle est aujourd'hui. Or, à l'époque, elle ne possédait pas les protections suffisantes pour empêcher l'abus.

On peut aussi l'aider à différencier le point faible dont s'est servi le pervers, par exemple un besoin de tendresse tout à fait légitime, une confiance aveugle, et le crime qu'il a commis, en profitant de ce besoin légitime d'affection ou de cette confiance, pour assouvir ses désirs immoraux.

Déconnecter ces deux éléments est souvent un moment de vérité et un soulagement pour la personne, qui fait son deuxième pas vers la guérison quand elle ne se sent plus responsable.

Mais le chemin sera encore long jusqu'à la cicatrisation de la blessure. La précipitation et l'impatience sont par conséquent les grands ennemis du conseiller (et du client) dans ce domaine.

3. Parler peut lui coûter cher  

A chaque fois que la personne abusée se replonge dans l'horreur de son passé, elle doit payer un prix très élevé. En essayant d' « oublier» l'abus, de tourner la page, elle avait construit un certain équilibre, par exemple avec ses proches.

Si elle décide de faire éclater la vérité, elle risque de désorganiser cet équilibre factice et de susciter des pressions de ses proches. Il se trouve toujours de faux « bons conseillers» soucieux de leur tranquillité et du qu'en dira-t-on, qui l'accuseront de mentir ou d'exagérer, lui reprocheront de réveiller le passé et l'inciteront à oublier, voire à « pardonner» ; le comble est qu'elle risque même d'être perçue comme responsable de l'abus.

Le psy devra donc la soutenir, l'encourager et assurer sa protection matérielle et psychologique. Il l'aidera à évaluer le prix de la lutte qu'elle devra mener pour sortir du bourbier de l'abus sexuel et à réaliser que son désir de s'en sortir sera souvent contrecarré par ceux qui devraient le plus l'assister : sa famille ou les responsables des institutions.

Il est à noter que lorsque l'abuseur fait partie d'une institution, quelle qu'elle soit, celle-ci décide souvent, par peur du scandale, de le « couvrir» et donc de rester dans le déni de l'abus, plutôt que de reconnaître publiquement l'existence d'un pervers sexuel au sein de l'institution.

Il y a un consensus de réprobation sur la personne qui a le courage de remuer ces choses immondes : qu'elle continue à être comme une morte vivante, ce n'est pas grave. Ce qui est le plus important, c'est qu'elle se taise.

4. Elle souffre de la honte 

Sartre a dit de la honte qu'elle est « l'hémorragie de l'âme». Un abus sexuel marque la personne au fer rouge, la souille, la pousse à se cacher des autres. La honte est un mélange de peur du rejet et de colère envers l'abuseur, qui n'ose pas s'exprimer.

Le sentiment juste qu'elle devrait éprouver est la colère. Eprouver ce sentiment libérateur l'aidera à sortir de la honte. Il faut parfois du temps pour qu'elle parvienne à exprimer son indignation face à l'injustice qui lui a été faite. Cette expression de la colère pourra se faire soit de manière réelle, face au coupable, soit, si ce n'est pas possible pour sa sécurité personnelle, de manière symbolique. Dans tous les cas, c'est à la victime à en décider.

La honte est liée au regard que la victime porte sur elle-même ; elle se voit comme souillée à vie. C'est son regard qui devra changer. Elle se pansera en changeant sa manière de se penser.

4. Le mépris 

Se sentant honteuse, la personne abusée a deux solutions : se mépriser elle-même ou mépriser l'abuseur et ceux qui lui ressemblent. Dans les deux cas, le résultat est le même : elle s'autodétruit, car la haine de soi ou la haine de l'autre sont toutes les deux destructrices.

Le mépris d'elle-même peut concerner son corps, sa sexualité, son besoin d'amour, sa pureté, sa confiance.

Ce mépris de soi a quatre fonctions : il atténue sa honte, étouffe ses aspirations à l'intimité et à la tendresse (se mépriser anesthésie le désir), lui donne l'illusion de maîtriser sa souffrance et lui évite de rechercher la guérison de son être.

Lorsque le mépris de soi est très intense, il peut pousser à la boulimie, à la violence contre soi et au suicide ; dans ces trois cas, la personne châtie son propre corps parce qu'il existe et qu'il a des désirs.

5. Le véritable ennemi  

Si l'on demande à une personne qui a subi un abus sexuel quel est son ennemi, elle répondra sans doute : « C'est le coupable de l'abus.» Cela semble tellement évident.

La victime a le choix : soit elle combat, en cultivant sa haine envers l'abuseur, en ruminant une vengeance contre lui ; soit elle fuit, en cherchant à oublier, en s'endurcissant pour ne plus souffrir, en se repliant sur elle-même, en devenant insensible, de manière à ne plus ressentir ni émotion ni désir.

Mais ces deux solutions sont vaines, car l'ennemi n'est pas l'abuseur. Certes, il représente un problème, mais la bonne nouvelle est qu'il n'est pas le problème majeur. Le véritable adversaire, c'est la détermination de la personne à rester dans sa souffrance, dans sa mort spirituelle et psychique et à refuser de revivre.
L'ennemi réside donc, paradoxalement, dans la victime elle-même !

Ce troisième pas vers la guérison est sans doute le plus difficile à franchir. La personne doit comprendre qu’elle a devant elle la vie et la mort, et qu'il n'appartient qu'à elle de rester dans la mort ou de choisir de revivre.

Lorsque le conseiller sent qu'elle a pris la décision de sortir de la pulsion de mort pour entrer dans la pulsion de vie, il aura alors sans doute l'occasion de parler avec elle des trois grands dégâts que l'abus a produits dans sa vie et qui devront être réparés. 

 

Sources Psycho-Ressources

 

 

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